Pétrole / Casino Royale
Réactivation du thème pétrole en ce lendemain de sommet producteurs-consommateurs à Djeddah et initié après avoir lu la déclaration du secrétaire US à l'Energie Samuel Bodman, je cite : " Rien ne prouve que les spéculateurs orientent les prix à la hausse" et surtout après avoir fait un plein à 1,50 € le litre hier matin...
L'évolution des prix actuels et la belle unanimité pour en expliquer la cause commencent à sérieusement à me les biiiip ! , je me suis donc "fait" deux-trois soirées sur le sujet (j'aime pas le foot).
Résultat-résumé-synthèse ci-dessous.
C'est un peu long, mais la complexité ne s'explique pas en 45 sec comme au 20h00, restez, vous n'allez pas êtres déçus.
"La demande des pays émergents est énorme, l'insuffisance des capacités de production par rapport à la demande est chronique et le refus de l'Arabie en particulier, et des pays de l'OPEP en général, d'augmenter leur production expliquent l'évolution durable et incontrôlée des prix à la hausse, le tout dans un contexte d'épuisement rapide des gisements, de risques terroristes sur les approvisionnements, de catastrophes naturelles ou de menaces de guerre contre l'Iran"
Ça, "on" vous le sert partout, j'ai tapé ce paragraphe sans même réfléchir.
Dans votre lucarne au 20h00, y'a au choix :
- un "micro trottoir" dans une station-service en Californie, où des ricains tirent la gueule en remplissant les 80 l du réservoir de leur SUV / 4x4 chéri.
- version TF1 : dans la banlieue de Roubaix avec des prolos et leur 205 / R11 hors d'âge.
- un vue aérienne de champs pétrolifères, d'un super tanker océanique ou d'oléoducs avec "mon" paragraphe en commentaire voix-off.
- un expert qui vous claironne que le prix est dicté dorénavant par... les producteurs (rires).
La cascade informationnelle dans toute sa splendeur...
Attaquons le sujet comme avec les filles...en regardant sous les jupes. Bon, OK, je ==> SORTIE
-1) Etat des lieux
Evolution du prix du pétrole brut sur le long terme :

Evolution du prix sur les 12 derniers mois :
Il y a effectivement comme un emballement ... Mais pourquoi ?
-2) Qui consomme combien ? Perspectives.
On nous fait donc imaginer la Chine ou l'Inde comme des ogres insatiables qui vont tout manger.
Quelques chiffres pour se fixer les idées :
Consommation / Production pétrolière (en millions de barils / jour)
| Pays | Consommation | Production |
| Etats-Unis | 20731 | 7228 |
| Chine | 6400 | 3485 |
| Japon | 5353 |
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| Russie | 2770 | 9261 |
| Allemagne | 2650 |
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| Inde | 2450 |
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| Canada | 2294 | 3056 |
| Corée du Sud | 2149 |
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| Brésil | 2140 | 1539 |
| France | 1977 |
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| Italie | 1881 |
|
| Arabie Saoudite | 1845 | 10411 |
| Royaume-Uni | 1827 | 2017 |
Source : http://www.planete-energies.com/site/fr/homepage.html (une émanation du groupe Total)
Significatif soit, mais rien de délirant : l'Inde "fait" à peine l'Allemagne, et la Chine "une" grosse Russie en besoins nets, éh oui, la Chine est aussi, un gros, producteur pétrolier.
Des "prévisions" que j'ai pu trouver font état vers 2030-2040 d'une Chine qui à elle seule représenterait... la moitié de la demande mondiale.
Ça, je sais le faire, on prend le taux de progression des 10 dernières années (pour la Chine c'est 102 %) et on "projette".
()
C'est ainsi que suivant cette méthode, l'Algérie devait avoir à ce jour une population équivalente à la France, -il y a en fait 34 millions d'algériens, c'est ce qu'on m'avait appris en Géographie au collège.
Seulement en 30 ans le nombre d'enfants par femme est passé de 7... à moins de 2, influence du mode de vie occidental (la télé...) et marasme économique chronique ont eu raison de la tradition.
Fin de ()
Enfin, pour clore le chapitre, tant au Brésil , qu'en Arabie ou en Russie, d'immenses gisements sont en cours d'exploitation, des réserves en milliards de barils...
En 2040, on en "rediscutera", mais pour les 5-10 prochaines années, du pétrole, je vous jure qu'il y en a.
-3) La spéculation... ou comment transformer une demande "plate" et un boom sur les prix.
Ce dont on peut être sûr, c'est qu'à ce jour et pour encore deux ou trois ans, l'offre répond, voire est supérieure à la demande.
Ainsi, pour 2008, l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) a prévu que la croissance de la demande mondiale en pétrole resterait inchangée, à 1,2 millions de barils par jour, car le ralentissement de la croissance économique dans le monde industrialisé est légèrement compensé par la consommation croissante dans les pays en développement.
La demande des États-Unis devrait ainsi baisser de 190.000 barils par jour en 2008, et loin d'exploser, la consommation chinoise devrait augmenter cette année de seulement 400.000 barils par jour
Sur tout ce qui suit, je vais m'appuyer sur :
- une étude du Sénat Américain, une des rares qui ne soit pas alarmiste ou lénifiante et qui pointe clairement l'influence de la spéculation.
Elle "date" un peu, mais déjà en 2006 le diagnostic était clairement établi.
Texte (english) en ligne ici : http://levin.senate.gov/newsroom/supporting/2006/PSI.gasandoilspec.062606.pdf
-un rapport du Sénat français, de fin 2005, car le gouvernement français aussi, ne croyait guère aux appétits asiatiques pour justifier le prix du pétrole.
Ils ont des défauts nos parlementaires, mais ils bossent très bien et de manière bien plus indépendante qu'on ne pourrait le croire.
L'étude est ici : http://www.senat.fr/rap/r05-105/r05-1051.pdf
- quelques emprunts aussi sur le site : http://www.mondialisation.ca/
Pour faire court, l'OPEP pour maintenir sa rente, et faire face à la dépréciation du dollar, "veut" un baril à...40 $ !Pas plus pas moins, une rente, quoi !
Pour le reste...
Quid alors ?
Les vraies raisons se situent, comme nous allons le voir, au cœur du marché, qui a offert, depuis peu, des facilités nouvelles à ceux qui souhaitent tirer des bénéfices substantiels de l'achat et de la vente de matières premières.
Nous allons donc parler technique 5 mn, mais ce point est indispensable pour bien comprendre, car tout vient de là.
Que du français courant, pas de mot finissant en "ing", promis, et côté concepts, la spéculation, ce n'est pas de la métaphysique transcendantale.
Le marché du pétrole est schématiquement composé du marché physique et du marché "papier".
Le marché physique englobe deux types de marchés : le premier est le marché "spot" c'est-à-dire "au comptant" et sur lequel ont lieu les transactions physiques à livraison immédiate ou quasi immédiate. Sur ce marché opèrent les producteurs privés ou publics et les négociants.
Le second est le marché à terme (en anglais: forward). Sur ce dernier s'effectuent des transactions physiques à livraison différée.
Le marché papier, lui, comprend deux marchés : le marché des "futures" (options) et le marché des OTC (de gré à gré, en anglais: Over The Counter).
Pour ceux qui ont vu le film "Le sucre", c'est rigoureusement la même chose, on achète le droit de vendre / acheter un volume de pétrole à un prix et une échéance fixées à l'avance (on peut aller jusqu'en 2016 !).

A l'origine, cela servait à se couvrir d'un risque de baisse ou de hausse des cours, maintenant, c'est devenu de fait un casino virtuel.
Un "détail" : sur les marchés d'options, on avance seulement 6% de la valeur du contrat...
Le prix en ce moment étant de 130 dollars par baril, cela signifie que le spéculateur à terme n'a qu'à donner environ 8 dollars pour chaque baril et emprunter les autres 122 dollars.
D'ailleurs, le rapport du Sénat français fait remarquer que :
"depuis quelques années la part respective des différents marché a considérablement évolué. Aujourd'hui, les transactions sur le marché physique représentent 165 millions de barils par jour; celles sur le marché des futures, 500 millions de barils par jour et celles sur le marché des OTC, 1 milliard de barils par jour. Les volumes d'échanges sur le marché papier sont désormais neuf fois plus importants que ceux sur le marché physique."
Le rapport du sénat américain affirme quant à lui que « depuis quelques années de grosses institutions financières, des hedge funds, des fonds de pensions et d'autres fonds d'investissement ont déversé des milliards de dollars dans les marchés des matières premières énergétiques .»
Aux Etats-Unis, le principal lieu d'achat vente de pétrole brut était le New York Mercantile Exchange (NYMEX) où les compagnies ont leur propres courtiers.
Une loi sur les matières premières désignée par le sigle CEA (Commodities Exchange Act) réglemente le commerce des contrats "futures" afin de protéger les acheteurs et les consommateurs des dérives et des emballements de la spéculation.
Une instance appelée CFTC (Commodity Futures Trading Commission) a été désignée pour faire appliquer le règlement et surveille l'ensemble des transactions effectuées au NYMEX,"l'une des principales responsabilités de la CFTC est d'assurer que les prix restent conformes à la loi de l'offre et de la demande plutôt qu'à des pratiques manipulatrices et à un excès de spéculation."
Jusqu'en 2006, les transactions sur le pétrole avaient systématiquement lieu sur des places américaines et étaient donc systématiquement surveillées par la CFTC.
En 2000, une demi douzaine de banques d'investissements et de compagnies pétrolières ont donné naissance à l'Intercontinental Exchange (ICE).
Basé à Londres, il permet de pratiquer des échanges électroniques OTC. Selon le rapport du Sénat américain, les participants à l'ICE sont les plus grosses sociétés mondiales ainsi que de grosses institutions financières.
Or, en janvier 2006, l'ICE a commencé à être le théâtre de transactions sur le brut américain. En avril de la même année, L'ICE a informé la CFTC qu'elle autorisait les courtiers américains à utiliser ses terminaux

Le renard dans le poulailler...
D'importants flux de capitaux ont alors été détournés du NYMEX et ont privé la CFTC de sa capacité de contrôle et de supervision.
Le rapport américain insiste sur le fait que même s'il est difficile de quantifier les effets de ces gros apports de capitaux sur les prix des hydrocarbures, il est cependant irréfutable qu'il existe entre eux un rapport de cause à effet. Selon ce même rapport, "plusieurs analystes ont estimé que les achats spéculatifs de pétrole brut ont ajouté de 20 à 25 dollars à son prix normal, faisant monter de ce fait le prix du pétrole de 50 à environ 70 dollars par baril ."
Nous sommes en 2008, et à ce jour, ce ne sont plus 20 ou 25% mais de 60 à 70 % du prix du baril qui sont dus aux manœuvres des spéculateurs.
Nous assistons donc en direct au développement d'une bulle spéculative, à l'instar de l'immobilier, mais beaucoup plus rapide, plus intense, et surtout payée par la planète entière et non pas par trente ou quarante millions de couillons de yankees qui se sont crus propriétaires..
Comme le dit un article, ces gens sont "des pirates en smokings" et ils naviguent sur des vaisseaux nommés Goldman & Sachs, Morgan Stanley, JP Morgan, Citigroup, BP Capital, Amaranth Advisors, Centaurus Energy, Tudor Investment.
Comme par enchantement, en majorité des grosses banques américaines qui se sont fait "rincer" sur les subprimes et qui nous "sortent " par ailleurs des pertes par paquets de milliards de dollars.
Je finirai par cette vieille pirouette : " Le problème n'est plus de savoir "si", mais "quand" tout cela va pêter".
Bon courage au prochain plein.
Bande son : Vangélis / Heaven & Hell