C'est mon choix (?) / Les cascades informationnelles
Qui serait donc assez grossier pour ne pas voir cette supercherie palpable ?
Mais qui donc serait assez hardi pour qu'il admette la voir ?
William Shakespeare - Richard III - Acte III - scène 6
Sommes-nous réellement libres dans nos choix?
J'ai déjà évoqué dans un article précédent, le phénomène de l'escalade de l'engagement, ou piège abscons, intervenant une fois la première décision prise.
De même, afin de limiter son stress interne, un individu adoptera un comportement radicalement opposé à ses convictions pour rester dans le groupe (c'est la dissonance cognitive, billet en cours).
Abordons ce soir, ce qui motive et oriente notre décision avant qu'elle ne soit prise et explique pourquoi "nous" allons adhérer à une idée, opinion alors qu'au fond de nous même nous pensons parfois le contraire.
Pour faire court, comment vous introduit-on "à l'insu de votre plein gré" croyances et idées reçues dans votre esprit.
Accueillons donc comme il se doit, une belle inconnue : la cascade informationnelle *
Sa petite sœur étant la cascade réputationelle.
Les anglo-saxons, inventeurs du concept, parlent souvent, en socio, finance ou psychologie sociale de "herd behaviour", "Les moutons de Panurge" en gaulois.
Mécékoisstruc ?
Introduction gastronomique
Vous êtes dans la rue, il est 11h30 et vous avez, déjà (!), faim.
A cette heure, les restos sont déserts et deux, qui se font face, s'offrent à vous.
Il est dit que l'un est très bon et l'autre vraiment infect, mais vous ignorez lequel.
On va dire que rien, extérieurement, ne peut orienter votre choix.
Votre chance de bien manger est donc d'une sur deux, OK ?
Vous choisissez le mauvais. Shit happens...
Un autre quidam, affamé lui aussi, arrive dans la même rue et se pose la même question que vous.
Il y a de fortes chances que votre présence dans le "mauvais" restaurant l'attire.
Résultat final ?
A midi et demi, l'immonde gargote grouille de monde et le chef cuistot d'en face se suicide au gaz.
Ceci est une cascade informationnelle.
Les auteurs de ce concept expliquent que cette dernière apparaît quand un individu, qui ayant observé le comportement de ses prédécesseurs, va adopter ce dernier, en ne tenant plus compte de sa propre information et/ou jugement personnel.
Ce comportement se révèle pleinement en situation d'incertitude, genre la bourse, l'immobilier, votre façon de vivre, vos destinations de vacances...
Le choix de chacun dépendant de celui des autres.
On comprendra aisément que la tentation est grande pour tout pouvoir (officiel ou celui "d'activiste") d'utiliser ce principe pour servir ses propres ambitions.
Sachez enfin que par un "mécanisme normatif", tout individu préfèrera suivre une opinion majoritaire plutôt que de prendre le risque de passer pour un "hérétique" et perdre la face.
On appelle ceci une cascade de réputation ; mes "référents" pensent A, je vais penser aussi A et non pas B, bien que je sois convaincu que B soit exact, car socialement, le coût de l'opposition ou de la dissidence est trop élevé pour moi.
En 2002, un électeur sur cinq a voté Le Pen, je n'en connais aucun qui l'ai revendiqué...
Conséquences médiatiques
Un vague expert autoproclamé, 3-4 relais dans les médias, un peu comme les premiers convives du restaurant, et c'est "parti".
Quelques exemples ?
"L'immobilier ne baisse jamais et je prépare ma retraite en m'endettant sur 25 ans",
"Le CO2 est responsable de l'augmentation de la température du climat" (billet en cours).
"Les graisses végétales sont bonnes pour la santé"
"la délinquance est en baisse"
"L'augmentation du prix du pétrole est le fait de la forte demande chinoise" (autre post en préparation)
"Les français ne travaillent pas assez"

On comprend mieux alors plusieurs choses qui se passent dans nos médias et la politique :
-1 L'importance de pouvoir accéder aux médias qui peuvent dramatiser une information et la communiquer à des millions de gens instantanément.
- 2 L'importance de bien cibler les "premiers" individus qui seront en mesure d'enclencher la cascade.
- 3 Le rôle essentiel de la rhétorique, pour anéantir tout débat argumenté en jouant sur la sphère émotive du public.
-4 Le rôle fondamental des "experts" pour qu'ils parlent tous d'une même voix ou qu'ils affichent publiquement la même croyance.
Il faut aussi empêcher à tout prix que certains experts affirment une opinion contraire à celle de ceux qui manipulent la cascade (Claude Allègre traîné dans la boue pour avoir osé contester l'effet de serre).
OK, mais peut-on en sortir ?
Difficilement, mais oui.
La cascade d'opinion se met en place aisément, mais reste au final fragile.
Un seul avis contraire émanant d'une personne reconnue, et le flot se tarit.
Un auteur évoque l'exemple des lycéens qui se réunissent pour fumer un splif ensemble.
Si l'un des ados "référent" du groupe refuse, il y a de fortes probabilités que personne ne fume du shit ce soir là.
Conclusion ?
Je laisse le soin au grand Andersen de l'apporter lui-même avec son fameux conte " Les habits neufs de l'empereur"
Résumé pour la génération Nintendo/TNT.
Il y a de longues années vivait un empereur qui aimait par dessus tout être bien habillé. Il avait un habit pour chaque heure du jour.
Un beau jour, deux escrocs arrivèrent dans la grande ville de l'empereur. Ils prétendirent savoir tisser une étoffe que seules les personnes intelligentes pouvaient voir et proposèrent au souverain de lui confectionner des vêtements.
L'empereur pensa que ce serait un habit exceptionnel et qu'il pourrait ainsi repérer les personnes intelligentes de son royaume.
Les deux charlatans se mirent alors au travail.
Quelques jours plus tard, l'empereur, curieux, vint voir où en était le tissage de ce fameux tissu. Il ne vit rien car il n'y avait rien.
Troublé, il décida de n'en parler à personne, car personne ne voulait d'un empereur sot.
Il envoya plusieurs ministres inspecter l'avancement des travaux. Ils ne virent pas plus que le souverain, mais n'osèrent pas non plus l'avouer.
Tout le royaume parlait de cette étoffe extraordinaire.
Le jour où les deux escrocs décidèrent que l'habit était achevé, ils aidèrent l'empereur à l'enfiler.
Ainsi « vêtu » et accompagné de ses ministres, le souverain se présenta à son peuple qui, lui aussi, prétendit voir et admirer ses vêtements.
"Mais l'empereur est tout nu !", cria petit enfant dans la foule.
"Entendez la voix de l'innocence!", dit le père; et chacun murmura à son voisin ce que l'enfant avait dit.
Puis la foule entière se mit à crier: "Mais il n'a pas d'habit du tout!"
L'empereur frissonna, car il lui semblait bien que le peuple avait raison, mais il se dit: "Maintenant, je dois tenir bon jusqu'à la fin de la procession."
Et le cortège poursuivit sa route et les chambellans continuèrent de porter la traîne, qui n'existait pas.
* Conceptualisée pour la première fois dans l'article :
A Theory of Fads, Fashion, Custom, and Cultural Change as Informational Cascades
Une théorie des lubies, modes, habitudes et changements culturels en tant que cascades informationnelles.
Bickshandani, Hirschleifer et Welsch (1992),
Journal of Political Economy, 1992, vol. 100, no. 5
Version intégrale ici, attention, english only, et il y a un paquet de maths.
http://welch.econ.brown.edu/academics/journalcopy/1992-jpe.pdf